Rien n’est prêt pour le 11 mai - Nos conditions de reprise

lundi 27 avril 2020
par  Sud éducation Paris
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Le 13 avril 2020, le président Macron, qui n’avait rien de concret à proposer pour affronter rationnellement la crise sanitaire (ni masques, ni tests, ni stratégie assumée), a asséné la date du 11 mai comme le début du déconfinement. Avec pour commencer, l’ouverture des écoles… ce qui n’a pas manqué de surprendre bon nombre de médecins et scientifiques. Macron a sorti cette date du chapeau et c’est tout naturellement que le ministre de l’éducation lui a emboîté le pas . Quelques jours plus tard, Blanquer présentait en effet ses propositions pour ce qui est rapidement devenu « la rentrée du 11 mai ».

Ces fossoyeurs des services publics qui nous proposent aujourd’hui d’agir « contre les inégalités scolaires créées par le confinement » pensent que nous avons la mémoire altérée par la situation 
 

Les inégalités scolaires ne sont pas nées avec le confinement

Ce sont les inégalités sociales qui créent la « difficulté scolaire ». Ne pas manger à sa faim, ne jamais pouvoir avoir un moment de calme, de solitude ou de silence, ne pas avoir de matériel pour étudier, avoir des obligations domestiques, avoir la charge de plus petits que soi, l’inégalité d’accès à la « réussite scolaire » n’est que rarement une question pédagogique, un trouble cognitif… mais le plus souvent une question de classe sociale .

Ne soyons pas dupes des arguments avancés par un gouvernement qui n’hésite pas à laisser des milliers de mineur·es isolé·es à la rue alors qu’ils/elles ne demandent qu’à aller à l’école, qui ne fait rien pour la scolarisation des rroms, qui laisse des familles dormir dehors, qui ferme des classes en REP ou laisse des enfants de zones rurales sans transports en commun pour rejoindre des regroupements d’école.… L’urgence est avant tout sociale !

Une rentrée expérimentale, contre l’avis du conseil scientifique

Le 11 mai, les hôpitaux auront-ils recouvré leur capacité d’accueil et de soin pour les patients Covid et non Covid ? Des masques adaptés, en quantité journalière suffisante seront-ils livrés à toute la population ? Des tests seront-ils effectués ? Un traitement efficace aura t-il été validé et sera t-il donné à toutes celles et ceux qui en ont besoin ?
Nous ne le savons pas, le gouvernement non plus, mais ce qui lui importe c’est de renvoyer les élèves à l’école pour encourager leurs parents à retourner au travail.

Alors que le Conseil scientifique proposait de maintenir les crèches, les écoles et les établissements scolaires fermés jusqu’en septembre, Macron a en effet pris la décision de réouverture, qui ne peut s’expliquer que par des raisons économiques.

Renvoyer les élèves à l’école pour renvoyer les parents au travail

Suite aux annonces de Blanquer, qui n’engagent pour l’instant que lui vu qu’elles n’ont pas été validées par le Premier ministre (et ce ne serait pas la 1re fois dans cette histoire que le ministre de l’éducation est sèchement démenti), des demandes pressantes nous sont parvenues.
Ces demandes sont d’autant plus pressantes que, dans certaines circonscriptions et certains établissements, des questions ou des consignes concernant l’organisation de la rentrée commencent à parvenir aux personnels.

Les interrogations des personnels, par contre, n’obtiennent que peu de réponses
(combien aura t-on de masques ? enfants et personnels seront-ils testé·es ?) et l’administration semble surtout s’inquiéter de savoir qui sera présent·e à l’école, qui continue en distanciel, qui garde ses enfants, qui a la santé fragile…. Bref, qui n’a pas d’excuses pour être devant élèves dès le 12 mai.

Les personnels sont inquiet·es, les parents et les élèves aussi

Et il y a de quoi ! En effet, rien ne semble maîtrisé, la réouverture des écoles semble être du domaine de l’expérimental. Les personnels craignent pour leur santé, mais craignent aussi de favoriser à nouveau la propagation du virus, ce qui ruinerait tous les efforts et sacrifices des premières lignes (soignant·es, aidant·es, livreurs·ses, caissier·es, éboueurs·ses, salarié·es des transports, enseignant·es volontaires, etc) et de celles et ceux pour qui le confinement n’a rien de romantique.

Rien n’est prêt pour le 11 mai

Nos conditions de reprise

À SUD Éducation Paris, nous n’avons pas plus d’éléments scientifiques que le gouvernement pour affirmer que le 11 mai, le 2 juin ou le 1er septembre permettrait de retrouver le chemin de l’école avec un minimum de risques individuels et collectifs. Ce qui importe plus que la date ce sont les conditions de notre reprise.

Volontariat et maintien des ASA

La reprise doit se faire avec des personnels volontaires mais ce principe de base ne doit toutefois pas se retourner contre les personnels aux statuts les plus précaires à qui des hiérarchies peu scrupuleuses imposeront sous la menace une reprise à marche forcée.
Les personnels qui bénéficient actuellement d’une autorisation spéciale d’absence pour garde d’enfant, pour raison de santé ou pour accompagnement d’une personne vulnérable, doivent continuer à en bénéficier. Là encore il faudra être vigilant·e. Être sans enfants, sans amoureux·ses ou colocataires fragiles ou bien encore sans maladie chronique reconnue, ne signifie pas être superman ou superwoman et il ne faut pas oublier que la crise sanitaire génère beaucoup d’angoisses plus ou moins difficilement gérées par chacun·e d’entre nous. La question des risques psychosociaux liés à la reprise doit donc être prise en compte par l’administration.

Matériel de protection : masques, gels...

Il est impératif que les élèves, comme les personnels de chaque école ou établissement scolaire, puissent recevoir des masques de type FFP2, les seuls efficaces pour lutter contre la propagation de l’épidémie virale. Il n’est pas sérieux d’envisager la réouverture avec le port des masques en tissu lavable à 60°C alors même que beaucoup des familles parisiennes n’ont pas de machine à laver ! Alors qu’il n’est pas rare que le savon et les essuie-mains manquent, les réservoirs devront être en état de fonctionnement et l’approvisionnement régulier en savon, en essuie-mains jetables et éventuellement en gel hydroalcoolique devra être assuré.
La désinfection des locaux et des objets touchés (poignées de portes, tables, tableaux) devra être effective. Évidement il ne s’agira pas d’augmenter la charge de travail des agent·es déjà en sous effectif chronique, mais d’embaucher tout le personnel nécessaire à l’entretien sanitaire des locaux.

Dépistage systématique

Dès lors que les écoles et les établissements accueilleront des personnels et des élèves, un dépistage systématique et régulier doit leur être proposé afin de permettre d’isoler et de prendre en charge rapidement celles et ceux qui auraient contracté la maladie. Des tests sérologiques devront aussi permettre de mieux identifier qui a été contaminé·e et qui risque encore de l’être.

Effectifs dans les classes et les locaux

L’effectif de 15 élèves par classe annoncé n’est ni réaliste, ni acceptable : il ne permettrait pas de respecter les mesures de distanciation sociale pourtant fondamentales pour limiter la propagation de l’épidémie. Les personnels sont les plus à même de jauger l’effectif que la superficie et l’organisation des locaux permettraient d’accueillir.

Formation et matériel sanitaires

Tous les moyens nécessaires doivent être mis en œuvre pour permettre d’organiser la reprise en présentiel dans des conditions sanitaires qui garantissent la préservation de la santé et la sécurité de tout le monde.
Tous les personnels doivent recevoir une formation sanitaire. Un temps de sensibilisation des élèves aux gestes sanitaires (utilisation des masques, lavage efficace des mains, évitement des contacts, limitation des manipulations superflues...) pourrait être mise en œuvre par la médecine scolaire. Des thermomètres frontaux électroniques doivent également être fournis à chaque établissement.

Se déplacer en sécurité

Chaque personnel doit pouvoir bénéficier de conditions lui permettant de ne pas s’exposer davantage en empruntant les transports en commun : aide à l’achat d’un vélo ou d’une trottinette, remboursement d’un abonnement pour l’utilisation de vélos en libre service, stationnement gratuit à côté du lieu de travail. Ne pas prendre les transports en commun n’est pas seulement une mesure d’autoprotection c’est aussi penser à celles et ceux qui sont obligé·es d’y travailler.

Concertation et préparation

Ce ne sont pas les chef-fes qui doivent arbitrairement déterminer les conditions de reprise mais nous-mêmes, en concertation avec le périscolaire pour le 1er degré. Cette préparation ne pourra se faire qu’en tenant compte des réalités locales et ces réalités, c’est nous qui les connaissons le mieux, qui pouvons en rendre compte et qui pouvons les réfléchir en vue de les adapter quand nous l’estimons possible. Cela nécessite donc un temps de concertation pour penser et organiser la réouverture de chaque établissement, sous le contrôle des travailleurs-ses.

De l’air, de l’air : ouvrir les parcs et jardins

À l’air libre, le risque diminue, il n’y a pas de surface à nettoyer, pas besoin d’aérer. Après cette longue période de confinement et avec l’arrivée du beau temps, nous pourrons tout aussi bien faire classe dehors, dans l’herbe, à l’ombre d’un arbre, et proposer des activités physiques aux élèves dans des espaces plus grands. La distanciation serait facilitée par rapport à certaines cours d’école minuscules.

Des conditions de reprise adaptées au terrain

Ces conditions que nous avons listées et qui sont le fruits d’échanges collectifs ne sont pas exhaustives et elles doivent être discutées localement.
En effet chaque école et établissement scolaire, selon le quartier dans lequel il est implanté, selon les élèves qu’il accueille et les caractéristiques sociologiques du personnel qui y travaille (âge notamment et nombre de personnes avec enfants en bas âge) a ses propres réalités avec lesquels il faut composer.
Dans chaque école et établissement, débattons le plus largement possible des conditions de la reprise, avec l’ensemble des personnels : enseignant·es, AESH, secrétaires, vie scolaire, agent·es, gardien·nes, personnels médico-sociaux, animateurs·trices.
Dans chaque arrondissement, organisons des réunions pour en débattre, les élargir ou les modifier.

Des remontées massives et fortes de ce que nous exigeons pour rouvrir les écoles peuvent changer la donne. Si cela ne suffit pas, imposons nos conditions comme un préalable sans lequel nous exercerons notre droit de retrait ou notre droit de grève. Imposer des conditions de reprise ce n’est pas juste penser à nous, c’est refuser de foncer tête baissée dans une stratégie de stop and go qui, vu l’état de l’hôpital public en France, fait de la population une chair à virus.

Solidarité entre travailleurs·ses

Les conditions que nous pensons comme préalables à toute injonction de reprise, à SUD éducation Paris, nous avons conscience qu’elles n’ont pas été offertes à des milliers de travailleurs et travailleuses qui, depuis le 16 mars, soignent, prennent soin, nettoient, transportent, produisent de la nourriture et permettent d’en acheter. Dans le cadre d’une campagne interprofessionnelle lancée par Solidaires, du matériel de protection inutilisé dans les établissements scolaires a ainsi été redistribué à des personnels soignants de l’APHP. Les conditions de travail que nous exigeons pour nous, particulièrement concernant le matériel de protection (masquesFFP2, gants, blouses..), nous l’exigeons aussi et avant tout pour ces salarié·es qui, depuis deux mois, sont en première ligne et paient le tribut d’un État qui punit, exige, ment et infantilise mais qui, depuis 3 mois, n’a jamais été en mesure de nous protéger face à la pandémie.

Un plan d’urgence pour l’éducation nationale

Dans le contexte actuel et la période de l’après, pour prétendre œuvrer à la réussite de tous les enfants et lutter contre l’échec scolaire, nous demandons un plan d’urgence pour l’éducation nationale :

  • l’emploi d’AESH, la création de postes Rased, de médecins scolaires, de psychologues scolaires et l’ouverture de dispositifs Ulis et UPE2A, afin de couvrir tous les besoins d’aides spécifiques des élèves sur le temps scolaire ;
  • le maintien de tous les postes de personnels enseignants chargés de classe, des créations de postes pour permettre l’accompagnement de chaque élève dans sa scolarité ;
  • le rétablissement de postes surnuméraires pour favoriser les petits groupes et la co-réflexion pédagogique entre collègues ;
  • l’augmentation du nombre de postes de remplaçant.es titulaires, afin de pourvoir aux remplacements nécessaires tout au long de l’année scolaire ;
  • la titularisation de tou.tes les stagiaires.

La solidarité de classe en pratique

Être en grève ou en droit de retrait ne signifie pas abandonner les élèves qui sont dans les situations les plus difficiles, celles et ceux dont le gouvernement fait mine de se soucier pour nous convaincre de reprendre le chemin de l’école quoi qu’il en coûte.

Ainsi, dans plusieurs arrondissements, des personnels de l’éducation participent aux brigades populaires qui agissent pour assurer une solidarité effective auprès des personnes dans les situations les plus difficiles. Ces brigades distribuent de la nourriture à celles et ceux qui n’en ont pas assez, des masques aux travailleurs·ses qui n’en ont pas, font des courses pour les gens isolés qui ne peuvent se déplacer... et organisent aussi parfois de l’aide aux devoirs ou mettent en place des programme d’apprentissage scolaire. 

Pourquoi ne pas imaginer une continuité relationnelle et pédagogique pensée en lien avec les réalités sociales d’un quartier ? Une continuité qui pourrait se faire aussi hors les murs de la classe. Vu que l’État n’a visiblement pas la volonté de mettre la protection et le bien-être de la population au premier rang de ses préoccupations, privilégions la solidarité de classe et la co-construction d’une autre organisation sociale.

Ces dynamiques peuvent se mettre en place dans les écoles mais aussi en dehors d’elles. Face à un État dont la seule préoccupation est de sauver un système qui repose sur l’exploitation du plus grand nombre, ouvrir des perspectives d’autres formes de vie peut empêcher les plus fragiles de sombrer. C’est aussi un pas en avant pour élaborer un monde d’après qui ne soit pas pire que celui dont nous sommes en train de faire le deuil.

Les premiers de cordées qui nous gouvernent ont comme première préoccupation de faire repartir la croissance économique et de maintenir l’ordre social, si inégalitaire soit il. Cela signifie que nous ne devons pas nous fier aux mesures qu’ils veulent nous imposer. Nous devons compter sur nous même pour imposer nos conditions de reprise tout comme pour organiser un lien et un soutien concret qui permettent aux élèves et familles les plus fragiles qui sont au bout de la corde de ne pas la lâcher.

Pas de marche forcée vers les programmes, pas de course folle aux examens

Jean-Michel Blanquer a annoncé que les examens seraient validés sous la forme d’un contrôle continu dont les modalités ne sont toujours pas définies et de maintenir l’oral de français en première.

Compte-tenu de la crise sanitaire dont nul ne peut dire quand elle se terminera et d’une année scolaire fortement perturbée SUD éducation exige :

  • la validation de tous les examens (CFG, DNB, CAP, BEP, Baccalauréat, BTS) sans conditions pour tou·te·s les inscrit·es (tout en autorisant le redoublement pour celles et ceux qui le souhaiteraient) ;
  • la suppression des E3C ;
  • l’annulation de l’épreuve anticipée de français.

Par ailleurs, nous ne reprendrons pas la marche forcée vers les programmes : les priorités ne sont pas pédagogiques et ne se posent pas en nombre de compétences à acquérir. Elles sont sociales et sanitaires. Nous devrons réfléchir à vivre ce moment ensemble, en groupe, avec les élèves et les familles Il faudra favoriser l’entraide ainsi que l’expression et la gestion des émotions, tout en étant en double voire triple tâche (anxiété concernant sa propre intégrité physique et celle de ses proches, gestion du groupe avec les nouvelles règles et situations imprévues, gestion de l’enseignement/apprentissage...).

Finir les « programmes » n’a aucun sens, vu le nombre d’élèves pour lesquel·les la « continuité pédagogique » n’était qu’une formule creuse. Nous devons refuser d’alimenter la machine à produire des statistiques et nous préoccuper avant tout du lien social et de l’humain. Il n’y a donc pas de raison de vouloir s’abriter sous le parapluie du télétravail et de la poursuite du programme. Et il est impératif de refuser, en plus, de travailler à la fois en présentiel et à distance.
Personnels de l’éducation, notre mission de service public va bien au-delà des données chiffrées que le ministère essaie de nous soutirer pour sa communication.


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