Jeunes sacrifiés : mais par qui ?

par Florence Audier, Laurence Lizé et Christophe Ramaux, économistes à Paris 1
vendredi 17 mars 2006
par Sud75web
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Avec le CPE ressurgissent deux inquiétudes. L’une sur le chômage des jeunes, l’autre sur la « guerre des générations ». Le chômage des jeunes : depuis longtemps s’est répandue l’idée selon laquelle « un jeune sur quatre » est au chômage en France. En réalité, et fort heureusement, seul un jeune sur douze est dans cette situation. Le taux de chômage des 16-24 ans était de 22% en janvier 2006. Mais ce taux, comme tous les taux de chômage, est calculé en rapportant le nombre de chômeurs aux seuls actifs, soit en l’occurrence les jeunes qui ont un emploi et ceux qui sont au chômage. Par construction, il ne prend donc pas en compte tous ceux, soit l’écrasante majorité des jeunes, qui sont en formation (près de 70 % des 16-24 ans sont dans ce cas en France). Il y a bien presque un jeune actif sur quatre au chômage. Mais avec moins de 8% (un sur douze) de chômeurs parmi l’ensemble des jeunes de cette classe d’âge, la France se situe exactement dans la moyenne de l’Europe des 15. Le boom scolaire et universitaire, particulièrement vif au cours des trois dernières décennies dans l’hexagone - et qui résulte, en partie, de la volonté de se prémunir, par le diplôme, du risque chômage (comme quoi tout se tient...) -, explique cette situation. Comment expliquer alors la permanence de l’antienne selon laquelle « un jeune sur quatre est au chômage » ? On peut soutenir qu’une étonnante convergence de logiques opère ici. La logique de nombre de médias, d’une part, qui relaient d’autant plus allègrement l’antienne qu’ils sont plus souvent en quête de « scoops » et de « scandales » (celui du chômage des jeunes en l’occurrence) que d’arguments rationnels pariant sur l’intelligence de leurs publics. La logique de certains autres qui ont parfois tendance à assombrir la situation pour mieux la dénoncer, sans comprendre qu’à agir ainsi on désarme bien plus souvent qu’on ne mobilise. La logique du gouvernement enfin qui peut paradoxalement avoir intérêt à « noircir » ce qui relève pourtant de son bilan, afin de faire, pense-t-il, passer ainsi plus aisément certaines de ses décisions. « Un jeune sur quatre est au chômage : on ne peut rester sans rien faire » : tel était déjà l’argument avancé par le gouvernement, en 1993, pour justifier le Contrat d’Insertion Professionnelle. Tel est l’argument repris par Villepin pour justifier le Contrat Première Embauche. La « guerre des générations » ? L. Chauvel, expert en la matière, indiquait, dans ces colonnes (Le Monde du 6 mars 2006), à propos des jeunes, que « la France les a sacrifiés depuis vingt ans pour conserver son modèle social, qui profite essentiellement aux baby-boomers ». N. Sarkozy, on le conçoit de son point de vue, ne cesse de fustiger le modèle social français. Mais au fait : ce que l’on nomme le « modèle social », l’Etat social en fait - qui n’est certes pas sans défauts comme le montre la faible protection accordée aux chômeurs - n’a-t-il pas été largement remis en cause au cours des vingt dernières années ? Des réformes libérales n’ont-elles pas été appliquées, avec le succès que l’on sait, sur le front de la croissance, de l’emploi ou des inégalités ? Le « défaut de croissance » justement ? L. Chauvel indique qu’il n’expliquerait en rien la situation des jeunes. Pourtant, toutes les études montrent que lorsque la croissance est là, l’emploi redémarre, le chômage se réduit, le tout au bénéfice, en premier lieu, des jeunes. Entre 1997 et 2001, près de 2 millions d’emploi ont été créés en France, et le taux de chômage des jeunes est passé de 28,1 % à 18,7 %. Une réduction d’un tiers en quelques années donc. L. Chauvel affirme : « je ne pense pas que la guerre des générations soit la question la plus pertinente ». La dénégation est cependant éloquente, puisqu’il s’empresse d’ajouter : « toutefois [sic], en 1977, les quinquagénaires gagnaient 15 % de plus que les trentenaires. En 2000, l’écart atteignait 40 %. Les quinquagénaires [...] ont fait carrière souvent au détriment [re-sic] de nouvelles générations non embauchées ou mal payées ». Passons sur le fait que l’auteur, comme bien d’autres, noircit la situation des jeunes comme si elle n’était pas déjà suffisamment sombre. Les trentenaires d’aujourd’hui, contrairement à ce qu’il laisse entendre, ont, en moyenne, un niveau de vie plus élevé que ceux des années 1970. Seuls les non-qualifiés, massivement frappés par le chômage et la précarité justement, ont perdu en pouvoir d’achat. Quoi qu’il en soit, pourquoi L. Chauvel ne note-t-il pas que toutes les catégories de salariés - sauf les cadres dirigeants - ont vu leur condition relative par rapport aux propriétaires du capital (dont les revenus ont explosé), se dégrader, les plus exposés d’entre eux, les jeunes et les chômeurs, étant bien entendu les plus touchés, d’où le creusement des écarts. Les jeunes d’aujourd’hui risquent de connaître demain des conditions d’emploi encore plus dégradées et après-demain une retraite au rabais. Une « génération sacrifiée » donc. Mais sacrifiée par qui ? A la lecture en termes de « guerre des générations », on peut en proposer une autre. Si les jeunes d’aujourd’hui connaissent toute leur vie durant le libéralisme, ils « trinqueront », en effet, toute leur vie durant comme « génération sacrifiée »... par le libéralisme.