Mixité sociale et secteurs multi-collèges : à quoi joue le Rectorat ?

lundi 23 janvier 2017
par  Sud éducation Paris
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Nous sommes à la veille de l’examen, en Conseil départemental de l’éducation nationale (CDEN), de la nouvelle sectorisation des collèges à Paris et du vote de celle-ci lors du Conseil de Paris qui se tiendra du 30 janvier au 1er février 2017. Le rectorat et le département dévoilent un peu plus leur projet d’installer, d’ici septembre 2017, quatre secteurs multi-collèges pour une expérimentation de trois ans. Il s’agit avant tout d’un plan de communication destiné à faire croire que l’Éducation nationale se préoccupe de la mixité sociale alors que pour les huit collèges concernés ainsi que les écoles élémentaires associées, les seules conséquences seront une détérioration des conditions de travail et une possible remise en cause du dispositif d’éducation prioritaire. Par ailleurs, même les députés Yves Durand et Rudy Salles reconnaissent dans leur rapport d’information que la mixité sociale est « hors d’atteinte dans certains établissements, sauf à très long terme ».

Tout le monde voudrait sauver les classes populaires !

Depuis la loi dite de « Refondation de l’école » du 8 juillet 2013 et, plus encore, depuis les attentats de 2015, les responsables politiques font mine de découvrir la ségrégation sociale à l’œuvre dans les territoires et dans les établissements scolaires. À rebours de l’ « assouplissement » de la carte scolaire lancé en 2007 sous Sarkozy, une nouvelle idée est déclinée de rapport en rapport : il faut utiliser le levier de l’affectation des élèves au collège pour augmenter la « mixité sociale ». Au début, 17 et maintenant 46 départements mènent l’expérimentation.

Tout en focalisant à la rentrée 2016 sa communication externe sur Affelnet 6e, aspect technique anecdotique, le rectorat entame des discussions avec le département de Paris pour finalement « limiter son ambition » de 12 à 4 « territoires ». Sont donc sélectionnés huit collèges, réunis par paires, pour lesquels la procédure d’affectation sera modifiée : Gérard Philipe avec Marie Curie (18e), A. Coysevox avec H. Berlioz (18e), H. Bergson avec É. Pailleron (19e) et H. Boucher avec M. Ravel (20e) ! Les efforts de mixité sociale, réduits à peau de chagrin, ne concerneraient que les quartiers populaires...

Le rectorat entend « ajuster l’offre de formation » pour augmenter l’attractivité de certains collèges. Ce faisant, il entérine un peu plus encore que l’éducation est une marchandise sur un marché et prétend que cette mise en concurrence par les jeux d’options serait favorable aux classes populaires. Il entend encore donner de l’argent au privé par conventionnement s’il fait mine de faire de la mixité sociale. Concernant les secteurs multicollèges, trois modalités sont présentées en novembre 2016 :

  • la montée alternée : tou-tes les 6e dans un collège la première année puis tou-tes dans l’autre collège l’année suivante ;
  • a spécialisation (6e et 5e dans un collège ; 4e et 3e dans l’autre) ;
  • la modification de l’affectation initiale sur la base du quotient familial. D’emblée, les deux premières apparaissent comme dégradant considérablement les conditions de travail des personnels ! La mixité sociale, cette belle idée, n’aurait pas que des avantages. Et bien sûr, les personnels de terrain et les parents sont prévenu-e-s en dernier, plusieurs mois après ! 

Quelle sincérité quant à la mixité sociale ?

Parmi les quatre secteurs multi-collèges projetés, deux sont faits de paires de collèges qui, de l’aveu même du rectorat, ont tous une « faible mixité sociale » et accueillent une part importante d’élèves issu-e-s des classes populaires. C’est le cas de G. Philippe (REP) et M. Curie (REP), mais aussi de Bergson (pas REP de très peu) -et É. Pailleron (REP). Cette incohérence à la limite de l’insensé interroge et appelle à l’analyse des faits et des paroles.

Le rectorat avait d’abord annoncé l’intégration à deux de ces secteurs d’un troisième collège plus favorisé (R. Dorgelès et C. Chappe), ce qui aurait créé objectivement de la mixité, mais il s’est vite repris. La question mérite donc d’être posée : le rectorat cherche-t-il vraiment à augmenter la mixité sociale dans les établissements scolaires d’une l’Académie où les inégalités sont criantes ou est-il simplement en train de nous servir un plan de communication bien rôdé, destiné à satisfaire le Ministère sans fâcher les élus locaux ?

Car, s’il voulait vraiment augmenter la mixité sociale dans les collèges parisiens, le rectorat pourrait regarder de plus près des collèges comme Lavoisier, Henri-IV ou Condorcet, qui comptent tous plus de 70 % d’enfants de CSP+. Pourquoi ne pas ouvrir un peu les portes de ces hauts lieux de la reproduction sociale aux enfants des classes populaires ?

À l’approche de l’élection présidentielle, cette ambition affichée d’augmenter la mixité sociale dans les établissements scolaires apparaît en outre bien cynique après bientôt cinq années de politiques antisociales. D’autant que les nouveaux défenseurs de la mixité sociale ne peuvent s’empêcher d’en vanter les vertus pacifiantes, voire civilisatrices, stigmatisant une fois encore les « classes dangereuses » qu’ils prétendent aider.

Le problème central des moyens, notamment en éducation prioritaire

Quid de la question des moyens ? Lors des réunions de présentation du projet auprès des personnels, il a été annoncé l’attribution de moyens supplémentaires pour les collèges n’ayant pas actuellement de statut REP. D’autre part, il a été assuré à maintes reprises que les moyens dédiés à l’éducation prioritaire ne seraient pas remis en cause d’ici à la rentrée 2019, date à laquelle une nouvelle carte de l’éducation prioritaire doit être mise en place. Mais cette promesse n’engage de toute façon à rien car personne ne sait quelles seront les nouvelles orientations ministérielles après mai 2017... Ce qui n’empêche cependant pas Luc Pham, DASEN chargé de l’éducation prioritaire (EP), d’annoncer à demi mots la fin des REP en 2019. L’académie pense donc endormir les personnels en garantissant un maintien des moyens sur le court terme. Nous ne sommes pas dupes et nous savons pertinemment que ces moyens ne seront effectivement pas renouvelés d’ici deux ans. En outre, on peut également se poser la question des moyens alloués par le département et la ville de Paris : quelles économies vont être faites sur les budgets alloués à l’entretien des locaux ?

À plus long terme, fermetures ?

La logique de gentrification à l’œuvre à Paris, comme dans la plupart des grandes agglomérations, conduit à un remplacement des classes populaires par des catégories sociales plus aisées et à la relégation des plus pauvres dans des zones toujours plus confinées et/ou péri-urbaines. La politique de rénovation urbaine mise en œuvre par la ville de Paris, qui ne s’accompagne d’aucune mesure sérieuse d’éradication de la spéculation immobilière, accentue cette logique et conduit à exclure les classes populaires de la capitale. La conséquence en est un départ massif de toutes celles et ceux qui n’ont plus les moyens de se loger à Paris — phénomène dont le rectorat pointe avec insistance la surprenante rapidité.

Si rien n’est fait pour endiguer cette logique, la question qui se pose à moyen terme c’est bien celle de la fermeture des établissements les plus ségrégués pour en « diluer » la population dans les établissements voisins, comme cela s’est déjà fait à Brest, Toulouse ou Évreux.

Pour quelles conditions de travail ?

Sans l’avoir vraiment motivé, le rectorat propose, avec deux des trois modalités envisagées (la montée alternée et la spécialisation), de fusionner les établissements plutôt que de fusionner seulement les secteurs de recrutement. Ces deux modalités, la spécialisation sur deux niveaux et la montée alternée ne sont tout simplement pas acceptables et sonnent comme une provocation pour des équipes pédagogiques qui n’ont jamais été associées en amont à la réflexion.

À Coysevox et Berlioz, c’est ainsi la montée alternée que le rectorat a décidée. Comme c’est le cas pour Delacroix et Janson de Sailly. Les compléments de service d’un établissement sur l’autre risquent de se multiplier. Quant à la spécialisation sur deux niveaux, elle empêche la continuité du travail des équipes, ôte de la liberté aux enseignant-e-s qui n’ont plus que deux niveaux et augmente la pression sur l’établissement destiné à accueillir les 4e et les 3e. En substance, il est donc clair que les conditions de travail de touts les personnels, (d’éducation, d’accompagnement et techniques) vont se trouver dégradées par ces regroupements de collèges.
Certes, la mobilisation est complexe car d’un côté il faut combattre les positions réactionnaires rejetant tout net la mixité (y compris sans l’avouer) pour sauvegarder des privilèges, et de l’autre il ne faut pas accepter sans broncher des politiques scolaires affichant des objectifs louables mais dont la mise en œuvre est très critiquable.

Nous appelons :

  • à la mobilisation de tous les personnels par la grève et les soutenons notamment par les préavis de grève que nous avons déposés ;
  • à soutenir les mobilisations de parents qui recherchent l’égalité.

Nous revendiquons :

  • l’abandon de la spécialisation sur deux niveaux et de la montée alternée ;
  • des moyens !
  • des politiques sociales à la ville de Paris, et la fin la chasse aux pauvres ;
  • à l’opposé de l’école du tri social, le projet d’une scolarité polytechnique unique pour toutes et tous jusqu’à 18 ans.

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